CHAPITRE X. ZÈLE PERSÉVÉRANT POUR LA CONVERSION DES HÉRÉTIQUES OBSTINÉS.

par saint Augustin.

Mes frères , laissez-moi vous proposer une nouvelle comparaison, car on peut en faire plusieurs sur la même matière. Tout homme apporte en naissant le désir et le besoin d’avoir pour successeurs ses propres enfants; tel est l’ordre que chacun désire et espère pour sa propre famille ; quand les pères disparaissent, les enfants doivent prendre leur place. Or, je suppose que tel père déjà très avancé en âge est tombé malade ; il a un fils auquel il destine son héritage, qu’il appelle à lui succéder et qu’il a engendré pour en faire son remplaçant quand la mort viendra le frapper. Ce père est malade, déjà même sur le point de mourir, sans aucune espérance, et n’ayant plus qu’à subir la triste condition de notre nature. Ce fils est là, donnant un libre cours aux élans de sa piété filiale. Le médecin arrive, trouve le malade enseveli dans un sommeil nuisible et mortel, et se sent porté à laisser le vieillard exposé à mourir dans cet état, puisqu’en toute hypothèse il ne peut plus avoir que quelques jours à vivre. Le fils est en proie aux plus vives alarmes sur le sort de son père; il entend dire au médecin : Cet homme est tombé en léthargie et peut y mourir, si le sommeil se prolonge ; si vous voulez qu’il vive encore, ne le laissez point dormir; car, quelque doux que soit pour lui ce sommeil, toujours est-il qu’il est des plus dangereux. Ainsi prévenu par le médecin, le fils est là plein d’anxiété ; sans se préoccuper de contrarier son père, il le frappe ; si le coup reste sans effet, il le pince; et si c’est inutilement, il se décide à le piquer. Il est certain qu’il contrarie son père ; et il serait impie s’il ne le contrariait pas. Le père, qui se réjouit de mourir, lance sur son fils un regard de tristesse et le reprend en ces termes: Ne trouble pas mon repos; pourquoi me tourmenter ainsi? Mais le médecin a déclaré que si vous continuez à dormir vous mourrez. — Laisse-moi, je veux mourir. Le vieillard s’écrie : Je veux mourir ; et le fils serait impie s’il ne disait point: Je ne veux pas. Pourtant il ne s’agit ici que de la vie temporelle qui ne saurait durer toujours ni pour ce père, qui se sent contrarié par les efforts que fait son fils afin de l’arracher à son sommeil, ni pour ce fils lui-même, appelé à succéder à son père et à le remplacer. Pour l’un comme pour l’autre cette vie n’est qu’un passage, ou plutôt un vol rapide, et cependant ils seraient impies, s’ils ne pourvoyaient pas à cette vie temporelle, même au prix de contrariétés et de souffrances réciproques.

Maintenant j’aperçois l’un de mes frères enseveli dans le sommeil d’une mauvaise habitude, et je ne l’éveillerais pas dans la crainte d’être à charge à un malheureux qui dort et qui va trouver la mort dans son sommeil? Loin de moi une semblable conduite, lors même qu’en continuant à vivre il devrait rendre mon héritage plus restreint. Mais non,la récompense qui nous attend ne saurait être divisée ; notre héritage restera le même, malgré la multitude de nos cohéritiers : et je ne l’éveillerais pas, même malgré lui? et je ne secouerais pas le sommeil de son ancienne erreur, pour lui procurer-la joie de goûter avec moi les douceurs de l’unité? Je l’éveillerai certainement; je l’éveillerai, si je veille; et si je ne l’éveille pas, c’est que je suis moi-même profondément endormi.

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