CHAPITRE V. ON DOIT QUELQUEFOIS REFUSER A LA CHAIR DES PLAISIRS MÊME PERMIS.

par saint Augustin.

Si vous me demandez quelle conclusion vous devez tirer, je vous réponds sans hésiter qu’il vous faut refuser à la délectation de la chair tout ce qui est illicite, et quelquefois même ce qui en soi pourrait être permis. Ne rien lui refuser de tout ce qui est permis c’est être bien près de lui accorder ce qui est défendu. Le mariage est permis et l’adultère est illicite; et cependant, malgré la licité du devoir conjugal on voit des époux tempérants se refuser parfois ce qui leur est permis, afin d’éloigner de plus en plus tout danger de s’abandonner à l’adultère. Il est très-permis d’étancher sa soif, mais il est défendu de s’enivrer; eh bien ! l’on voit des hommes, pour se soustraire plus sûrement aux hontes de l’ivresse, se refuser même le plaisir que l’on trouve à étancher sa soif. Faisons de même, mes frères, armons-nous d’une tempérance continuelle, et ce que nous faisons, sachons pourquoi nous le faisons. C’est en nous refusant les joies de la chair que nous acquerrons celles de l’esprit. Le but principal de nos jeûnes, c’est le voyage que nous avons à parcourir; voyons donc quel est ce voyage et le terme auquel nous aspirons. Les païens jeûnent quelquefois, et cependant ils ne connaissent pas le but que nous poursuivons; les Juifs jeûnent quelquefois, et cependant ils se sont détournés de la voie que nous suivons. Ils ont fait ce que ferait un cavalier qui, tout égaré qu’il serait de la bonne voie, ne laisserait pas de dompter encore son coursier. Les hérétiques jeûnent; je vois bien ce qu’ils sont, mais je demande où ils vont. A qui donc cherchez-vous à plaire en jeûnant? A Dieu , répondent-ils. Pensez-vous qu’il agrée votre offrande ? Ecoutez plutôt ces paroles : « Laissez votre présent, allez et réconciliez-vous avec votre frère (Matt. V, 24.) » . Pouvez-vous dompter légitimement vos membres, vous qui déchirez les membres de Jésus-Christ? « On entend votre voix au milieu des cris; vous stimulez ceux qui sont sous votre joug, et vous les frappez à coups de poing. Ce n’est point là le jeûne qui me plaît, dit le Seigneur (Isaïe, LVIII, 4-5.) ». Votre  jeûne serait donc désapprouvé, si vous vous montriez d’une sévérité démesurée à l’égard de votre serviteur; sera-t-il approuvé quand vous répudiez votre propre frère?

Je ne demande pas de quelle nourriture vous devez vous abstenir, mais quelle nourriture vous devez aimer. Dites-moi quelle nourriture vous aimez, afin que je puisse approuver que vous vous en priviez. Aimez-vous la justice? Peut-être, dites-vous. Alors que votre justice s’affirme par des oeuvres. Puisque votre inférieur vous obéit, je trouve qu’il serait juste que vous obéissiez à votre maître. En effet nous parlions de la chair qui est inférieure à l’esprit et que nous devons dompter et modérer pour la rendre soumise. Vous la traitez dans ce but, et vous lui refusez la nourriture, parce que vous aimez qu’elle vous obéisse; ne méconnaissez donc pas votre maître, votre supérieur, si vous voulez que votre inférieur ait pour vous la soumission qu’il vous doit.

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