CHAPITRE IV. ERREUR DES MANICHÉENS SUR LA LUTTE DE LA CHAIR ET DE L’ESPRIT.

par saint Augustin.

Témoins attristés de la guerre entre la chair et l’esprit, gardez-vous d’en conclure que le créateur de l’une ne soit pas également le créateur de l’autre. Cette erreur en a séduit plusieurs qui se laissant entraîner par la chair elle-même se sont honteusement égarés et ont supposé l’existence de deux principes créateurs, l’un pour la chair et l’autre pour l’esprit. Ils ne craignent pas même d’invoquer en leur faveur ce passage de saint Paul : « La chair convoite contre l’esprit, et l’esprit contre la chair (Gal. V, 17.) ». Ce principe est hors de doute, mais pourquoi donc fermez-vous les yeux sur ces autres paroles: « Nul ne hait sa propre chair, mais il la nourrit et l’entretient, comme Jésus-Christ le fait à l’égard de son Eglise (Ephes. V, 29.) ? » Le premier de ces deux passages que je viens de citer nous dépeint la lutte qui existe entre deux ennemis, la chair et l’esprit, car « la chair convoite contre l’esprit et l’esprit contre la chair ». Le second est pour nous comme l’image de l’union conjugale : « Nul ne hait sa propre chair, mais il la nourrit et l’entretient, comme Jésus-Christ le fait à l’égard de son Eglise ». Comment concilier ces deux maximes? Si elles sont contradictoires l’une à l’autre, laquelle prendre, laquelle rejeter? Mais il n’y a entre elles aucune contradiction. Que votre charité ne l’oublie pas: je les accepte toutes les deux, et j’espère vous prouver qu’on peut fort bien les concilier.

Vous, au contraire, qui faites de la chair et de l’esprit l’oeuvre de deux principes opposés, quel sens donnez-vous à ces paroles « Nul ne hait sa propre chair, mais il la nourrit et l’entretient, comme Jésus-Christ le fait « pour son Eglise ? » Vous n’êtes point effrayé de cette comparaison : « Il la nourrit et l’entretient, comme Jésus-Christ le fait pour son Eglise ». Vous regardez la, chair comme une véritable chaîne: et qui donc aune ses chaînes? Vous regardez la chair comme une prison, et qui donc aime sa prison? « Nul ne hait sa propre chair ». Qui ne hait ses liens, qui ne hait son châtiment? Et cependant: « Nul ne hait sa propre chair, mais il la nourrit et l’entretient, comme Jésus-Christ le fait pour son Eglise ». Puisque vous donnez à la chair et à l’esprit deux principes opposés, vous les donnez donc également à l’Eglise et à Jésus-Christ; une telle doctrine n’est-elle pas la plus grande absurdité? Ainsi donc chacun aime sa propre chair, et cette parole de l’Apôtre est confirmée par notre expérience individuelle. Quelle que soit l’énergie que vous déployez à la dompter, quelle que soit la sévérité dont vous vous enflammez contre elle, cela vous empêche-t-il de fermer votre oeil quand vous sentez que quelque coup va le frapper ?

  1. Il y a donc entre la chair et l’esprit une sorte de mariage. Mais alors pourquoi « la chair convoite-t-elle contre l’esprit, et l’esprit contre la chair? » D’où vient ce châtiment, irrévocablement transmis par une génération de mort? Pourquoi cette parole : « Tous meurent en Adam (I Cor. XV, 22.)» Pourquoi ce mot de l’Apôtre : « Autrefois nous aussi, comme tous les autres, nous avons été par nature enfants de colère (Ephes, II, 3.) ? » Celui dont nous tenons notre origine a mérité la mort pour châtiment, et nous recevons de lui un véritable ennemi à dompter; voilà pourquoi nous convoitons contre la chair afin de nous soumettre cette chair domptée, et de la réduire à une complète obéissance. Peut-on dire que nous la haïssons, parce que nous voulons qu’elle nous obéisse? Combien de maris, dans leur propre famille, sont contraints d’user d’une certaine rigueur à l’égard de leurs femmes, de les subjuguer pour ainsi dire malgré leurs résistances, sans qu’ils les regardent pour cela comme leurs ennemies? Vous domptez votre enfant pour le réduire à l’obéissance; est-ce que néanmoins vous le regardez comme un ennemi? Vous aimez votre serviteur; et pourtant vous le châtiez, et en le châtiant vous le rendez obéissant. Sur ce point encore l’Apôtre vous adresse une parole d’une parfaite évidence : « Pour moi je cours et je ne cours pas au hasard; je combats et je ne donne pas des coups en l’air. Mais je châtie mon corps et le réduis en servitude, de peur qu’ayant prêché aux autres, je ne sois réprouvé moi-même (I Cor. IX, 26, 27.) ». En vertu de sa condition mortelle la chair apporte donc avec elle certains appétits terrestres; c’est contre ces appétits que vous êtes armé d’un frein redoutable. Que votre supérieur domine en vous, afin que la partie inférieure vous reste soumise. Ce qui vous est inférieur c’est votre chair, votre supérieur c’est Dieu; si vous voulez que votre chair vous soit soumise, restez vous-même soumis à Dieu. Vous n’oubliez pas ce qui est au-dessous de vous, faites de même pour ce qui est au-dessus. Vous n’avez d’autorité sur vos inférieurs que celle que vous avez reçue de votre supérieur. Vous êtes un serviteur et vous avez un serviteur; le Seigneur en a donc deux en vous. Votre serviteur est plus à Dieu qu’il n’est à vous-même. Vous voulez être obéi par votre chair; peut-elle donc vous obéir en tout? Elle obéit en tout au Seigneur, mais à vous-même elle n’obéit pas en tout. Et comment donc, me direz-vous? Vous marchez, vous remuez les pieds, elle vous suit; mais ira-t-elle toujours comme vous voudrez? Elle est animée par vous, est-ce aussi longtemps que vous voulez? Est-ce que vous souffrez quand vous voulez? Est-ce que vous êtes en bonne santé quand vous voulez? Votre Maître se sert souvent de votre serviteur pour vous éprouver, afin de vous procurer par ce serviteur l’expiation delà désobéissance dont vous vous êtes rendu coupable à l’égard du Seigneur.
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