DE L’UTILITÉ DU JEUNE. CHAPITRE PREMIER. LE JEUNE EST POUR LES HOMMES ET NON POUR LES ANGES.

par saint Augustin.

Nous sommes invités à dire un mot de l’utilité du jeûne, et cette invitation nous est faite d’abord par Dieu, et ensuite par la saison dans laquelle nous nous trouvons.

Cette observance, cette vertu de l’âme, cette privation imposée à la chair, ce bénéfice conquis par l’esprit, les anges n’ont pas à s’en acquitter envers Dieu. Pour eux tout est abondance et éternelle sécurité ; pour eux il ne saurait y avoir de privation, parce qu’en eux tout est affection pour Dieu. Au ciel est le pain des anges, et c’est pour donner à l’homme le moyen de manger ce pain des anges, que Dieu s’est fait homme. Ici-bas toutes les âmes portant une chair terrestre demandent à la terre la nourriture de leurs corps ; au ciel les esprits célestes chargés de présider au gouvernement des corps trouvent en Dieu leur éternel aliment. Telle est la nourriture du ciel, telle n’est point celle de la terre; celle-ci ne réconforte qu’en s’épuisant , elle diminue à mesure qu’on la prend ; celle-là rassasie pleinement et demeure dans toute son intégrité. N’est-ce point de cette nourriture surabondante que Jésus-Christ a dit : « Bienheureux ceux qui ont faim et soif de la justice, parce qu’ils seront rassasiés (Matt. V, 6.) ? » Avoir faim et soif de la justice, telle est la condition des hommes pendant cette vie mortelle; dans l’autre vie au contraire nous en serons pleinement rassasiés.

Tel est le pain, tel est le breuvage dont les anges jouissent en abondance ; quant aux hommes, lorsqu’ils ont faim de la justice ils prennent de l’extension ; en prenant de l’extension ils se dilatent ; en se dilatant ils deviennent capables de recevoir ; et, devenus capables de recevoir, ils seront rassasiés quand le moment sera venu. Quoi donc ? Est-ce que ceux qui sur la terre ont faim et soif de la justice, n’en retirent ici-bas aucune satisfaction? Croyons bien qu’ils en retirent; seulement autre chose est la satisfaction pour ceux qui voyagent vers la patrie ; autre chose est la satisfaction pour les bienheureux qui la possèdent. Ecoutez l’Apôtre dévoré de cette faim et de cette soif de la justice, autant qu’on peut en être dévoré sur la terre. Qui d’entre nous oserait,; non-seulement se préférer, mais même se comparer à cet Apôtre? Et que dit-il? « Ce n’est pas que j’aie déjà reçu ce que je désire, ou que je sois déjà parfait ». Remarquez celui qui parle : c’est un vase d’élection, et en quelque sorte la dernière des franges du vêtement du Seigneur, mais pouvant encore guérir l’émorrhoïsse qui viendra la toucher avec foi; et cependant à ses yeux il n’est que le dernier et le plus petit des Apôtres : « Je suis, dit-il, le moindre des Apôtres et même je ne suis pas digne d’être appelé n Apôtre, parce que j’ai persécuté l’Eglise de Dieu. Mais c’est pat la grâce de Dieu que je suis ce que je suis, et sa grâce n’a point été stérile en moi, car j’ai travaillé plus que tous les autres, non pas moi toutefois, mais la grâce de Dieu avec moi (I Cor. XV, 8, 10.) ». A. ce langage ne vous semble-t-il pas entendre un homme rassasié et parfait? Maintenant écoutez les accents de la faim qui le presse : « Ce n’est pas que j’aie déjà reçu ce que j’espère, ou que je sois déjà parfait, mais je poursuis ma course pour tâcher d’atteindre où Jésus-Christ m’appelle. Non, mes frères, je ne pense pas y être encore arrivé ; mais tout ce que je fais maintenant, c’est qu’oubliant ce qui est derrière moi, et m’avançant vers ce qui est devant moi, je cours incessamment vers le bout de la carrière pour remporter la palme de la céleste vocation de Dieu en Jésus-Christ (Philipp. III, 12, 14.) ». L’Apôtre affirme qu’il n’est point encore parfait, qu’il n’a pas encore reçu, qu’il n’a pas encore saisi ce qu’il espère; il ajoute qu’il se dilate et qu’il tend avec force vers la palme de la céleste vocation. Il est encore dans l’exil, il a faim, il désire être rassasié; il s’efforce, il brûle de parvenir; ce qu’il voudrait voir arriver sans retard, ce serait de se dissoudre et de se réunir à Jésus-Christ (Philipp. I, 23.).

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